Le terme enyorança occupe en catalan une place comparable à celle du saudade portugais : il désigne un sentiment de manque douloureux, mêlant mélancolie et attachement viscéral à ce qui est perdu. Dans la tradition des chansons populaires catalanes, les cançons d’emigrant — chants d’exilés ou d’émigrés — forment un genre à part entière, forgé au fil des grandes vagues de départs vers les Amériques et des passages forcés en terre étrangère. Enyorença, transmise sans nom d’auteur, s’inscrit pleinement dans ce courant.
La diaspora catalane, particulièrement active à Cuba et en Argentine dès la seconde moitié du XIXe siècle, a nourri un riche corpus de chants de l’exil. Ces communautés maintenaient leur langue et leur identité collective à travers la pratique du chant. Les exilés politiques du XXe siècle — notamment après 1939, lors de la Retirada qui dispersa des centaines de milliers de Catalans en France, au Mexique et en Argentine — ont à leur tour perpétué ces répertoires, donnant à des textes anonymes comme Enyorença une longévité remarquable.
Les quatre strophes du chant tracent un parcours intérieur cohérent : d’abord l’évocation de la souffrance en terre étrangère et du cri identitaire vers la Catalogne, puis le retour mémoriel au village natal — sa place, sa rivière, sa fontaine et son moulin —, ensuite la vision douce du pays d’enfance, et enfin l’acceptation de la mort avec Catalogne pour ultime pensée. Cette structure en crescendo émotionnel est caractéristique des chants d’exil populaires, où le sentiment collectif se concentre dans une image finale d’une grande densité.
Aujourd’hui, Enyorença continue d’être interprétée dans les cercles culturels catalans de la diaspora, témoignant de la permanence de cet attachement à la terre et à la langue.