Les deux conflits mondiaux ont profondément bouleversé le paysage de la chanson française, transformant les chants populaires et traditionnels en de véritables armes psychologiques, de propagande, de résistance, mais aussi en exutoires face à l’horreur.
La Première Guerre mondiale : de la propagande patriotique à la révolte des tranchées
Dès l’avant-guerre, le répertoire populaire est imprégné par le désir de revanche suite à la perte de l’Alsace-Lorraine en 1870, illustré par des chants comme Le Clairon de Paul Déroulède ou Alsace et Lorraine. Lorsque le conflit éclate en 1914, l’État orchestre une véritable mobilisation morale par la chanson.
Le patriotisme officiel et le comique troupier
La censure traque les textes défaitistes, tandis que les pouvoirs publics encouragent un répertoire belliqueux et patriotique. Le barde breton Théodore Botrel, nommé « artiste aux armées », parcourt les casernes et les hôpitaux pour galvaniser les troupes avec des chants comme Rosalie (1914), qui personnifie et glorifie la baïonnette du fusil Lebel. Parallèlement, le « comique troupier » offre une distraction vitale aux soldats à l’arrière. C’est dans ce contexte que La Madelon (ou Quand Madelon), créée en 1914 par Louis Bousquet, devient le plus grand succès des tranchées, apportant un peu de légèreté amoureuse et de réconfort aux poilus.

La désillusion et la chanson contestataire Cependant, face à l’enlisement du conflit et aux hécatombes (notamment après Verdun), un répertoire dissident et clandestin émerge directement de la plume des soldats. L’exemple le plus emblématique est la Chanson de Craonne (1917), née au moment des mutineries. Interdite par le commandement, elle dénonce l’absurdité de la guerre, le sort des « sacrifiés » et fustige les « gros qui font leur foire » sur les grands boulevards. Après la guerre, ce traumatisme populaire s’incarnera dans des œuvres poignantes comme La Butte rouge (1922) de Montéhus, qui rappelle le sang versé par les camarades. On note également le succès foudroyant de Lili Marleen, écrite en 1915 par un Allemand, dont la mélancolie universelle finira par traverser les lignes de front pour être chantée par tous les belligérants lors de la Seconde Guerre mondiale.
La Seconde Guerre mondiale : la guerre des ondes, l’Occupation et la Libération
Le conflit de 1939-1945 marque une rupture : la chanson quitte les tranchées pour devenir l’enjeu d’une véritable « guerre des ondes » entre Radio-Paris et la BBC, devenant un instrument de la clandestinité et de la lutte politique.
Vichy contre la Résistance : la guerre des hymnes
Le régime de Vichy tente d’imposer son idéologie à travers Maréchal, nous voilà ! (1941), composé par Montagard et Courtioux, un chant qui présente Philippe Pétain comme le sauveur paternel de la France. Immédiatement, la Résistance s’empare de cet air pour le parodier avec Général, nous voilà !, dédié au général de Gaulle, utilisant l’ironie pour saper la propagande vichyste.

L’hymne de la Résistance : Le Chant des Partisans
L’œuvre la plus puissante de cette époque naît à Londres en 1941 : la musicienne exilée Anna Marly compose une mélodie d’inspiration russe (Guerilla Song). En mai 1943, les écrivains Joseph Kessel et Maurice Druon y posent des paroles en français. D’abord sifflé pour servir d’indicatif brouillant les écoutes allemandes sur la BBC, Le Chant des Partisans devient le signe de ralliement des maquisards. Il supplante même temporairement La Marseillaise (interdite par les nazis) dans la clandestinité et demeure aujourd’hui la « Marseillaise de la Résistance ».

L’Armée d’Afrique et les origines complexes de certains chants
Le rôle de l’Empire colonial et de l’Armée d’Afrique est célébré à travers Le Chant des Africains. Créé pendant la Première Guerre mondiale, ses paroles sont modifiées en 1943 pour exalter le sacrifice des Pieds-noirs et des troupes indigènes s’élançant depuis l’Afrique du Nord pour libérer la métropole. De manière plus controversée, la guerre a aussi brassé les répertoires par-delà les idéologies. Des volontaires français engagés sur le front de l’Est sous l’uniforme allemand (LVF, SS) ont traduit des chants de la Wehrmacht. Après 1945, certains de ces airs germaniques ont été récupérés, épurés de leur contexte idéologique et dotés de nouvelles paroles par la Légion étrangère et les parachutistes lors de la guerre d’Indochine (par exemple, le chant Contre les Viets dérive d’une mélodie allemande), illustrant l’étonnante plasticité du chant militaire et traditionnel.
La Libération et la nostalgie
Enfin, la guerre s’accompagne de chants de réconfort et d’espoir civils. En 1943, Charles Trenet compose Douce France, qui offre à la population une vision idéalisée et nostalgique de la patrie face à la dureté de l’Occupation. En 1944 et 1945, la liesse populaire de la victoire s’exprime sur les rythmes joyeux de Fleur de Paris chanté par Maurice Chevalier, devenu l’hymne officieux de la Libération, et la Marche de la 2e DB, dédiée aux troupes du général Leclerc entrant dans la capitale.



